Module Justice écologique, justice sociale

Agnès Steuckardt

Justice écologique, justice environnementale, justice sociale dans le discours commun

L’objectif de l’enquête est d’étudier comment le discours commun articule les formules  justice écologique/environnementale d’une part et justice sociale d’autre part. Le terrain est le discours de presse francophone ; l’investigation est menée par la base de données Europresse et mobilise les méthodologies de l’analyse de discours lexicale et argumentative.

L’analyse procède en deux étapes : premièrement, le repérage de l’émergence des formules justice écologique et justice environnementale, deuxièmement l’étude des cooccurrences de justice écologique/environnementale et justice sociale.

D’émergence récente, les formules justice écologique et justice environnementale ne sont pas, dans le discours commun, clairement distinguées ; suivant les contextes, elles désignent une institution ou un principe, juridique ou politique. C’est dans les contextes politiques qu’elles sont utilisées en cooccurrence avec la formule beaucoup plus ancienne de justice sociale.

Comment alors se trouvent-elles articulées ? Trois mises en discours semblent pouvoir être décrites :

l’antagonisme présupposé, l’association sloganisée et l’articulation argumentée. Les deux premières font apparaître deux doxa contradictoires, sans cependant en expliciter les fondements. Dans le troisième cas, le scripteur pose un lien causal, non tant entre deux justices, qu’entre deux injustices, l’injustice sociale étant supposée entraîner l’injustice environnementale ; se plaçant en amont, il tend, dans les contextes plus récents, à pointer dans la mondialisation la cause d’une double injustice, à la fois sociale et environnementale.

Ainsi, alors que le possible antagonisme entre les deux notions reste peu explicité, une corrélation entre justice écologique/environnementale et justice sociale semble s’installer dans le discours commun.

Références bibliographiques

Amossy R., L’argumentation dans le discours, Paris, Nathan Université, 2000.

Audard C., « Justice », Canto-Sperber (dir.), Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, Paris, Presses Universitaires de France, 2001, p. 780-788.

Barbe, D., Grenelle, histoire politique d’un mot. Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2010.

Chetouani L., Tournier M. (dir.), Environnement. Écologie. Verts. Mots. Les Langages du politique n° 39, Lyon, ENS éditions, 1994.

Charaudeau P., Maingueneau D. (éds), Dictionnaire d’analyse de discours, Paris, Seuil, 2002.

Myerson G., Rydin Y., The Language of Environment : A New Rhetoric, London : Routledge Taylor & Francis Group, 2004 [1996].

Détrie C., Siblot P., Vérine B., Termes et concepts de l’analyse de discours, Paris, Champion, 2001.

Devriendt E. (dir.), Les lexiques de l’environnement : enjeux linguistiques et idéologico-discursifs, Le Discours et la langue. Revue de linguistique française et d’analyse de discours, n° 2.3, Bruxelles, à paraître.

Ducrot O., L’argumentation dans la langue, Bruxelles, Pierre Mardaga, 1983 (en collaboration avec J.C. Anscombre).

Les mots du discours, Paris, Minuit, 1980.

Le dire et le dit, Paris, Minuit, 1984.

Fitoussi J.-P., Rosanvallon P., Le nouvel âge des inégalités, Paris, Seuil, 1996.

Krieg-Planque A., « La formule développement durable : un opérateur de neutralisation de la conflictualité », Langage & Société, n° 134, 2010, p. 5-29.

Perelman C. et L. Olbrechts-Tyteca, Traité sur l’argumentation. La nouvelle rhétorique,                 Bruxelles, éditions de l’université de Bruxelles, 1ère éd. 1970, rééd. 1992.

Sarale J.-M. et Steuckardt A., « L’emprunt scientifique tsunami », Le Discours et la langue. Revue de linguistique française et d’analyse de discours, n° 2.3, Bruxelles, à paraître.

Steuckardt A. (2004) « Justice », « Équité », « Droit », « Responsabilité », « Sanction ». Morale et Langue française, G. Antoine (dir.), Paris, Presses Universitaires de France, p. 67-75, 77-82, 86-93, 163-169, 172-177.

Thierry Ruf, Directeur de recherche à l’IRD

Eaux et justice sociale en Equateur, une approche par l’analyse des procès des eaux (juicios de aguas) du XVIe siècle à nos jours.

L’accès aux eaux de surface, sources naturelles ou dérivations des cours d’eau a soulèvent toujours des rivalités et provoquent régulièrement de grands conflits. Le partage de l’eau à l’intérieur d’un réseau s’appuie sur des règles communes où on cherche l’équité et la possibilité de traiter localement les conflits. Mais à une échelle plus régionale, la répartition des eaux devient plus politique et les arbitrages relèvent des principes de droit, d’antériorité des usages et de rapports de force. Par sa longue construction historique, le droit d’eau renvoie a la justice sociale et environnementale.

En Equateur, notre équipe de recherche en gestion sociale de l’eau a identifié 1200 procès écheloné du XVIe siècle au XXe siècle. Ces actes écrits en espagnol rendent compte des différents types de conflits entre les indiens et les espagnols, mais aussi au sein de chaque groupe. On peut en tirer une périodisation des arbitrages et une analyse des arguments pour rendre justice ou non aux groupes évincés de l’accès mais aussi pour renverser les tendances d’exclusion.

Références

RUF T., 2010. La persévérance des communautés montagnardes pour maintenir les anciens réseaux hydrauliques et les adapter aux temps présents. Colloque international, Les bisses,économie, société, patrimoine. Institut de géographie, Université de Lausanne (IGUL) Fondation suisse pour la protection et l’aménagement du paysage (SL-FP), Sion, 2-5 septembre 2010. Annales Valaisannes 2010-2011, pp 197-215

RUF T., 2009. La lucha por las aguas en altas montañas. Comparar las dinámicas de  algunas comunidades indígenas en los Andes (Ecuador), los Pirineos  (Francia) y el Alto Atlas (Marruecos). Simposio “El acceso al agua en América: historia, actualidad y perspectivas”   53 Congreso Internacional de Americanistas, México, Julio de 2009

RUF T., 2008. Les sculpteurs de montagne : l’essor des canteros dans les Andes équatoriennes. In : Mollard Eric (ed.), Walter Annie (ed.). Agricultures singulières. Paris : IRD, 2008, p. 238-242.

RUF T., 2006. Recursos compartidos y derechos dinámicos. La lucha histórica por el agua en la provincia de Tungurahua, Ecuador. In Boelens, David Getches y Armando Guevara Gil (eds.). Agua y Derecho: políticas hídricas, derechos consuetudinarios e identidades locales. Rutgerd Lima: IEP, 2006. (Agua y Sociedad, Sección Walir, 1), pp323-350.

APOLLIN F, NUÑEZ P., RUF T., 1998. The historical development of equity in irrigation: changes in water distribution in Urcuqui, Ecuador. In : BOELENS R., ALMEIDA J. (ed.).- Peasant conceptions on Equity and justice in irrigation water distribution. An analisis with a focus towards andean irrigation. – Van Gorcum, pp 373-390

Christine Récalt

Hervé Pujol, Ingénieur de recherche au CNRS

La pollution minière dans l’Aude (Salsigne) : le discours de la riveraineté dans l’entre-deux guerres

Malgré l’évidence d’un lien entre la dégradation de l’environnement et le respect des droits des personnes à la santé et à la sécurité, les dynamiques de mobilisation des groupes d’acteurs affectés par l’exploitation du bassin aurifère de Salsigne, ouvriers et riverains, sont toujours restées non seulement déconnectées l’une de l’autre mais encore frontalement opposées, chaque groupe étant guidé par la satisfaction d’objectifs qui lui étaient propres. Cette constatation se vérifie dès l’Entre-deux guerres lorsque les émanations de gaz toxiques provoquent les premiers dommages corporels et matériels importants. Les ouvriers, bien qu’immédiatement exposés, n’endossent pas le rôle de lanceurs d’alerte grâce auquel l’exigence de justice sociale – par la dénonciation du rôle des conditions de travail dans l’inégalité devant la maladie ou la mort -, pourrait se prolonger par la construction d’une justice environnementale. Attachés à défendre leur emploi et leur outil de travail, ils apportent un soutien inconditionnel aux industriels. Cette attitude persiste encore dans les dernières années de l’exploitation (2004). Pourtant, ces conflits d’intérêt n’empêchent pas que mobilisations ouvrière et riveraine ont pu se renforcer mutuellement et se nourrir l’une de l’autre. La répétition de problèmes environnementaux inexpliqués, enregistrés à la périphérie du site, a été de nature à renforcer les soupçons pesant sur la dangerosité du travail au sein de l’entreprise ; à l’inverse, la révélation des pathologies professionnelles a conduit les riverains à s’interroger quant à un possible impact sur leur environnement.

C’est ce lacis de contradictions et d’effets d’entraînements que nous nous proposons de démêler en analysant comment riverains et ouvriers, fussent-ils mineurs ou fondeurs, ont perçu les injustices qui leur ont été imposées.

Henry Dicks, postdoctorant à Lyon 3

La biomimétique : Quel rapport à la justice écologique et sociale ? L’exemple des centres de traitement des eaux usée

La biomimétique est une démarche qui s’inspire de la nature pour créer des systèmes artificiels. Dans la mesure où ces systèmes artificiels visent à reproduire les mêmes propriétés que des écosystèmes (usage d’énergie solaire, recyclage durable de matériaux…), la biomimétique peut être qualifiée d’ « écologique ». Or, les textes fondamentaux de cette jeune science (Benyus 1997, Hawken et al. 1999, Braungart et McDonough 2009) se concentrent de façon quasi-exclusive sur ses avantages économiques et écologiques, oubliant ainsi la question de la justice écologique et sociale. A partir de l’exemple de nouvelles techniques biomimétiques employées dans le traitement des eaux usées, cette communication montrera les limites et les dangers de cet oubli. En effet, cet exemple nous permettra de voir l’importance d’une perspective complexe (cf. Morin 2005), selon laquelle le développement et l’installation de nouvelles techniques biomimétiques est complémentaire à la revendication de la justice écologique et sociale.

Bibliographie

Barnett Cynthia, Blue Revolution: Unmaking America’s Water Crisis, Boston: Beacon Press, 2011Benyus, Janine, Biomimicry: Innovation Inspired by Nature, New York: Harper Perennial, 1997BraungartMichael and McDonough, William, Cradle to Cradle: Re-Making the Way we Make Things,London: Vintage, 2009Hawken, Paul, Amory Lovins, Hunter Lovins, Natural Capitalism: Creating the Next IndustrialRevolution, New York: Hachette Book Group, 1999.

Morin, Edgar, Introduction à la Pensée Complexe, Paris: Editions du Seuil, 2005Whiteside, Kerry, Divided Natures: French Contributions to Political Ecology, Cambridge: The MIT Press, 2002

Aliènor Bertrand

Dominique Taurisson-Mouret, Ingénieure de recherche au CNRS

Exploitation minière dans les colonies et les ex-colonies ou le substrat de l’inefficacité du droit

L’industrie minière dans les ex-colonies, par exemple en Afrique, est encore aujourd’hui l’objet de nombreuses interrogations et critiques. Les populations « impactées » à différents niveaux par l’exploitation en cours ou à venir de sites miniers sont partagées entre une forte résistance liée à leur volonté de préserver leur environnement et leur culture, et la nécessité toute aussi vitale d’améliorer leurs conditions de vie et de jouer le jeu de « l’intérêt général ». De leur côté, les entreprises (la plupart du temps occidentales, souvent françaises ou canadiennes), tout en reconnaissant les multiples effets nocifs et quelquefois dévastateurs de leurs implantations s’engagent dans des chartes et codes de bonnes conduite, inspirées notamment d’efforts accomplis au niveau international (voir par exemple la Responsabilité sociale et sociale des entreprises-RSE) à réparer ou indemniser les dommages qu’elles causent déjà ou vont causer aux hommes et à leur environnement. Cet engagement se révèle cependant totalement virtuel puisque l’encadrement juridique de leurs activités et promesses apparaît inopérant pour faire respecter les intérêts et même la vie des populations et des milieux qu’elles affectent.
Or, si l’on opère un retour en arrière, un peu plus d’une centaine d’années plus tôt, la France s’était vue elle aussi contrainte de protéger dans ses colonies populations, main d’œuvre, eaux et forêts des abus des industries minières en élaborant une législation stricte, sans jamais cependant être en mesure de contrôler l’effectivité de sa mise en œuvre, laissant après les indépendances un territoire et des populations durablement marqués.
Ainsi, qu’il s’agisse de la situation des employés et des riverains des exploitations minières dénoncée notamment en Indochine dans les années 1890 à 1940, ou de celle actuellement vécue par les populations et leurs environnements en Afrique, nous sommes bien obligés aujourd’hui de nous interroger sur les défaillances et l’inefficacité des règlementations minières nationales et internationales, et sur la nécessité manifeste de mettre au point d’autres normes plus anthropologiques capables de protéger l’avenir des hommes, des bêtes et des territoires.

Sabrina Alzais

 

Nils Ferrand

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